couleurs primaires

Au détour d’un chemin sinueux, périlleux, touffu, épineux ponctué de lumineuses clairières moussues, odorantes, propices au repos, à la tendresse, à l’amour, se révèle indicible, une sensation de liberté. Un espace sans murs ni frontières...

11 juin 2008

Couleurs primaires





         Au détour d’un chemin sinueux, périlleux, touffu, épineux ponctué de lumineuses clairières moussues, odorantes, propices au repos, à la tendresse, à l’amour, se révèle indicible, une sensation de liberté. Un espace sans murs ni frontières. Soulagé d’un temps compté. Du poids de trop d’atteintes au vouloir être. Réalité.


Quand  le soleil couchant gomme l’éclat des couleurs  laissant place  à des gris colorés, mon corps s’agace des chatouilles de fourmis laborieuses. Frissonnante, je vais à la recherche d'un abri. Avec lenteur, la nuit déploie son voile. Le ciel opte pour un bleu de chine. Des piquets de bois plantés çà et là m’emmènent sur une centaine de mètres à la  découverte d’une bâtisse. Abandonnée. Solitaire. Je laisse choir mon sac, sors le réchaud, la casserole, la lampe de poche, bougies  et allumettes, coupe le pain, déballe le fromage. Restaurée, j'étends le sac de couchage, m'y glisse soupirant d'aise.


Silence… Trop silencieux.


Il faudrait savoir ce que tu veux! C’est pour trouver le silence que tu es partie. Pour fuir cet incessant tapage qui  heurte,  fatigue,  entrave  ton vouloir développer une vision simple de bien-être. Avec toi-même. Avec l’autre. Les autres. Lui donner vie comme nulle autre pareille.


Quand j’ouvre un œil, étonnée de me réveiller en cet endroit inconnu, le jour inonde la pièce. Dans la cuisine où j'ai dormi, une table encombrée de vieux journaux semble solide sur ses pieds. Une chaise bancale fera l’affaire. Un placard abrite quelques verres, assiettes et ustensiles de cuisine poussiéreux. Devant la fenêtre, un évier en granit originaire de Bretagne grisaille sous le calcaire. Je tourne le robinet. Bonne surprise! L’eau coule limpide. La maison, d’un seul niveau s’étire en longueur, simple, harmonieuse.  Des verts soyeux, ouatés, ponctués d’ocres poudreuses s’étalent à l’infini. Splendide. Le ciel se farde de  cobalt. Prêt à éclore, patiente l’éclat de mille couleurs. Apaisée, sereine, j'aspire une grande goulée d'air pur. Je ne fume plus, la longue marche m'a désintoxiquée. Aucune obligation ne m'attend, seul le bien-être est à l'ordre du jour.

L’écho d'un passage sifflé du requiem de Mozart me surprend. Un homme, grand, chauve, approche souriant.

-  Bonjour!  Bienvenue en cette modeste demeure. Elle appartient au village où je réside. Inoccupée pendant l’hiver nous l’avons quelque peu négligée mais  si tu le désires, tu peux rester là quelque temps.

-  Je suis touchée par ta proposition. Je fais un café ?

-  Volontiers.


Émue par tant de silence, d’espace, de générosité, immobile sur le seuil de la porte,  je savoure l’instant rêvé depuis si longtemps d’être en accord avec ma nature.  Un instant de pur bonheur. Un instant rare. Enrichi  du plaisir de contempler  une palette de couleurs où triomphent les verts. Ponctués de jaunes. De rouges. D’orangés. De mauves et de violets. Nourris de terres ocrées. Irriguées d’eau claire. A satiété.


Détendue,  je  m'attelle au nettoyage du logis, tâche pénible source d'éternuements, de corps transpirant, de cheveux poudreux. Libéré de poussières et autres déchets, le sol dévoile des carreaux de ciment colorés de rouge, de gris, de noir et blanc. En guise d'éponge, je sacrifie une paire de chaussettes. L'évier fut un gros travail, la vaisselle presque un plaisir. Une porte à demi vitrée ouvre sur une grande souillarde qui sert à y entreposer légumes et conserves. Des cagettes agonisent sur le sol, des pommes de terre pourrissent, certaines résistent brandissant leurs germes, quelques-unes sont intactes. Il y fait presque froid. La deuxième porte résiste, bloquée. A petits coups de pied, je l'entrouvre, un fragment de contreplaqué est responsable de ce mauvais fonctionnement. J'agrippe le morceau de bois, tire, me retrouve le cul par terre. La pièce, petite, éclairée d'une seule fenêtre, l'hiver se réchauffe au feu de bois. En enfilade, une troisième porte laisse entrevoir un pied de lit en fer laqué noir. Je sors les couvertures et le matelas, armée d’un morceau de planche, je frappe, énergique, dessus, dessous, expulsant miasmes et poussières. Je ramasse quelques pommes de terre que la magie du feu métamorphosera en un met délicieux. Fourbue par ma longue marche, je m'installe sous les platanes où trône une table de pierre aux rondeurs patinées, heureuse d’être là, en pleine nature. Pouvoir dans le calme et la solitude continuer mon activité d’écriture. Interrompue. Trop souvent. A mon grand désespoir. M’offrir le plaisir, de jour comme de nuit, de modeler la matière première de l’être qui me constitue.  L’exprimer dans en toute simplicité.


L'air fleure bon le feu de bois ! Les pommes de terre noircies, moelleuses me régalent. La peau grillée, débarrassée de son charbon croque sous la dent. Le soleil se couche, la belle étoile scintille. Pas un souffle de vent.

A mon réveil, des nuages brouillent le ciel, sans grande menace. Je n’ai pas très envie de bouger, vaseuse, pas très réveillée. Une toilette arrosée d’eau froide me dynamisera. Courage! Le confort d’une douche chaude me manque. J’avale un café, la tête vide de toutes pensées. D’un naturel solide, élevée à  l’air vivifiant des Vosges jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai beaucoup marché.  Mes jambes sont encore très solides, passé trente minutes, temps  nécessaire à l’ouverture de mes poumons encrassés de milliers de cigarettes, je peux marcher longtemps.   Imprégnée de nature, mes parents m’ont nourrie de nature. Mon père jardinait. Méticuleux, il bêchait  avec soin, ratissait finement. Les allées tirées au cordeau séparaient les variétés de légumes.  Un jardin digne de Le Nôtre. J'appris beaucoup en l’observant. Très jeune, j’ai pu déposer en terre les grains de haricots, la pomme de terre aux germes naissants. Éclaircir les carottes, semer les radis. Cueillir. Savoir choisir le bon, ne pas déterrer ses voisins. Passer la botte sous l’eau fraîche, secouer, frais, croquant avec du sel, du beurre et du pain frais, un régal. Repiquer la salade, les petits plants éliminés finissaient dans le saladier, feuilles tendres, délicates qu’on appelait «volante.» Chaque soir, aller aux cornichons, privilège d’une grande responsabilité, chaque oubli se voyait découpé en rondelles parfumées d’une vinaigrette à l’estragon, rafraîchissant.  La cueillette des haricots verts obligeait à courber le dos. Fatiguant. Éplucher. Clic! Clac! Fermes, sans fils. C’était la saison des conserves. Moment tranquille à papoter avec ma sœur et ma mère qui souvent nous emmenait en forêt pour le plaisir ou pour y ramasser des «cocottes» petites pommes de pin destinées à l’allumage du feu en hiver. Flanquées d’une remorque et de grands sacs en toile de jute, nous arpentions la forêt. Ramasser des pommes de pins avec deux petites mains faisait aller et venir, sans cesse. Un vrai boulot. Cueillir des brimbelles et revenir barbouillée de jus violâtre, dans la main un pied chargé de fruits, dans l’autre un pot à lait débordant de la cueillette était une grande joie. Partir à la recherche des petits chapeaux  odorants finissant à la poêle avec ail  et persil me ravissait.


Les nuages s’estompent, filent à l’opposé de ma route. Loin devant, un vignoble, reposé des mois d'hiver s’étire jusqu’à la colline. Point de clocher, ni toits en vue.  Le chemin serpente en larges courbes révélant une végétation robuste. Je reconnais des pieds d’iris, de pivoines, d’hortensia. Ici, des murets de pierres retiennent des plates formes, larges, carrées, plantées d’herbe ou simplement ratissées. Là, s’inclinent avec élégance des pins vigoureux. Camouflée par une rangée d’ifs à la verticalité impeccable, se dévoile une construction surprenante. Un bel exemple d'architecture  élevé  en niveaux inégaux, façonné en petites briques d’un rouge orangé propre à l’argile enchâssées dans une structure métallique. A la rigueur des ifs, s’opposent alentour des buissons de chèvrefeuilles, de mûriers, de framboisiers. Un immense figuier déplie ses feuilles où s’abriteront des fruits violets, sucrés de soleil.  Un homme vêtu d’une cote s’affaire à quelques mètres. C'est Pierre.

           - Hello !

          -  Bonjour, as-tu fais bonne route ?

          -  Excellente. Le paysage est somptueux, comme inaltéré.

-  Si tu restes quelque temps, tu découvriras une flore abondante, odorante et goûteuse. Un vrai petit paradis.


La porte d’entrée pivote sur un axe en son centre. Métallique rouillée, elle peut effectuer un tour complet. L’autre face laquée jaune apparaît à l’intérieur ou à l’extérieur suivant la force de la poussée.

- Depuis quand vis-tu ici ?

- Dix ans. Avec Catherine mon épouse, tous deux infirmiers  confrontés à la maladie, la souffrance et la mort, respirant chaque jour un mélange d’odeurs d’asepsie, de médicaments, de sang, de merde, régulièrement nous partions respirer en pleine  nature. D’un commun accord, nous avions décidé d’exercer notre métier pendant vingt-cinq ans. Chaque mois, un quart de notre salaire était placé en vue d’un projet pas très défini.  Le hasard nous a menés là, où nous nous sommes rencontrés, hier. La maison trop isolée n’intéressait personne. Pendant plusieurs mois, nous sommes venus régulièrement y passer quelques jours. Après maintes recherches dignes d’un jeu de piste, nous avons retrouvé le propriétaire. Très âgé, cloué dans un fauteuil il délégua tous pouvoirs à sa cousine, sa seule parente.  La larme à l'œil, la cousine au doux nom de Constance Fleurier signa l’acte de vente avec émotion. Durant des années, chaque été, elle retrouvait oncle, tante, cousins, cousines pour de joyeuses parties de campagne. Une franche poignée de main éclairée d’un chaleureux sourire clôtura la transaction. Acquise pour un prix raisonnable, la maison était en bon état avec en prime  un terrain sur lequel j'ai pu y réaliser ce lieu de vie inspiré par certaines constructions d’usines qui par leur matière, leur couleur m’attiraient. En automne, quand le ginkgo biloba se pare de jaune d’or, nous ne nous absentons jamais. C’est un moment féerique.


L’intérieur s’éclaire au rythme de châssis vitrés aux modules variés. Sur un côté, d’étroits vitraux irisent l’atmosphère. Des peintures de grands formats font taches sur des murs ocrés, finement crépis. Au centre de la pièce, une plate-forme suspendue sert de chambre l'été. Un escalier grimpe en douceur, aucune cloison ne casse l'harmonie de l'espace.


- Nous soutenons le travail de créateurs que nous découvrons, au hasard de nos déplacements évitant autant que possible l'achat d'objets manufacturés, règne de l'uniformité, du maintien de ces lieux d'aliénation que sont les usines où des hommes, des femmes s'activent en cadence, des heures, des jours, des mois, des années et qui, du jour au lendemain, sont éjectés sans parachutes. Des êtres devenus pour survivre machines-outils au service d’un système inadapté au bien-être commun, au respect de l’individu et de son environnement.

        -  Un système s’appuyant sur les  vestiges d'une royauté pas tout à fait décapitée. Des têtes sont tombées mais l'esprit monarchique plane encore, imprègne l'atmosphère qu'un certain Louis quatorzième du nom aimait à faire régner sans égard pour le peuple affamé. Il est courant de voir se pavaner l'ego mégalo gardé au corps d'un pape, d'un roi, d'une reine; d'un prince, d'une princesse; d’un homme, d'une  femme starisés sous l’acclamation  d’une foule en délire. Un spectacle qui me met mal à l’aise. Parfois jusqu’à la nausée.

-  A ce point?

-  Je suis née le deux août mille neuf cent quarante huit, six mois avant l'adoption de la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen. De l’être humain  serait plus juste. Le dix décembre mille neuf cent quarante huit je balbutiais, confiante en l'avenir radieux que des hommes et des femmes construisaient. C'est ce que je ressentais. J'ai compris rapidement que cette lumineuse déclaration, facile à lire et à comprendre était sans cesse bafouée. Malmenée par des individus au cerveau calculateur, au cœur de pierre, au regard d’acier, assoiffés du vouloir s’octroyer l’absolu pouvoir sur les êtres et les choses,   armés d'une épée de Damoclès toujours prête à trancher dans le vif  de sujets conditionnés dès le plus jeune âge et pour le plus grand  nombre à courber l'échine. Spoliés de la faculté de saisir que leurs applaudissements valent consentement à l'inégalité de partage des fruits juteux et sucrés, cultivés, portés à maturité par un ensemble de savoirs et de savoir-faire. Visionner la perversité   de la relation exploiteur-exploité entre soi et l'autre. Porteuse de toutes formes de pressions, d'oppressions. D'entraves  à l’évolution des valeurs «Liberté. Egalité. Fraternité.» que je préfère dans le sens «Egalité. Fraternité. Liberté.» Poser l’égalité comme première valeur et la faire respecter ouvre la voie de la fraternité, terreau de la liberté de circuler, évoluer en l'espace du possible n’exploiter que soi-même justifié par cette  phrase de Matisse «Si tous avaient fait leur boulot comme Picasso  et moi-même, la  guerre de trente-neuf quarante-cinq n'aurait pas existée» Sur ces paroles, je pars à la découverte du village.

- A bientôt, Ariane.

- Avec plaisir, Pierre.

 

Je vis dans une boîte, une petite boîte nommée appartement. J’ouvre les yeux  sur des murs.  Des murs percés de deux fenêtres ouvrant sur des murs. Seule, une fenêtre ouverte chaque matin  pour y saisir la couleur du temps révèle un coin de ciel. Dès six heures du matin, l’agitation se met en branle quand l’éboueur donne le ton suivi de près par la balayeuse-laveuse. De minutes en minutes grossit le flot des voitures, des camions stationnent que des livreurs bruyants allègent de leurs produits, des piétons pressés foulent les trottoirs. Huit heures, le grand bordel commence ! Ça crisse, ça grince, ça claque, ça crie, ça sonne, ça pétarade, ça ronfle,  hurle jusqu’à vingt heures, heure qui réunit tous les fauteurs de troubles devant les programmes télévisés. Dans un bruit de ferraille, les derniers commerçants tirent les rideaux. Chacun(e) rentre dans sa boîte, petite, grande, sinistre, cossue. Clic ! Clac ! A double tour se referment les portes.  Des murs s’échappent, ici le son d’un téléviseur, là des éclats de voix, des bruits de pas, le choc d’un objet renversé. Au-dessus, la voisine s’exprime, tape sur son piano, tape du pied, me tape sur   les nerfs, elle joue lourdement, chante sans talent, joue à l’artiste. Peu importe l’heure, elle joue, chante, tape, se la joue, se joue des autres. Une moto pétarade, des gens passent en hurlant... Portes qui claquent,  conversations bruyantes, musiques partout, voitures et autres moteurs ronflants issus de l’agitation d'êtres se pensant seuls au monde.


La saveur du jus de pommes ravive ma mémoire, m’entraîne là où enfant je résidais. De ma chambre, je voyais les prés où vivait la poulette, vieille jument blanche qui appartenait à  la ferme. Quelques barbelés me séparaient d’elle à qui je portais une carotte, un morceau de pain, du sucre qu’elle mastiquait bruyamment. La caresse de ses naseaux m’emplissait de douceur. Je récupérais le crin accroché aux barbelés, une partie d’elle-même que les piques lui avaient arrachée douloureusement, c’est ce que je pensais. Je le gardais précieusement. Un certain temps. L’hiver blanchissait la campagne en un épais tapis que nos luges sillonnaient en tous sens jusqu'à la tombée de la nuit. L’été, le champ se couvrait de marguerites. Il m’aime, un peu,  beaucoup, à la folie, zut! Pas du tout. Je recommençais. Il m’aime, un peu, beaucoup, c’est mieux. Je n’avais pas spécialement d’amoureux, ça me faisait rêver. Couchée sur le dos à regarder le ciel.  Immobile. Seul le contact avec le sol m'empêchait de céder à l'apesanteur. Un immense bien-être me pénétrait, je me laissais aller légère, aérienne, immatérielle. Appuyée sur un coude, le nez dans l'herbe, j'en respirais l'odeur,    chatouillait les sauterelles. Hop ! Un animal bien sympathique. Je découvrais ce  petit monde qui allait, venait, volait, sautait, quelle ardeur ! Le coude me faisait mal. Debout, le bien-être s’envolait. Il fallait que  je rentre.

-  Où étais-tu?

-  Dans le pré.

-  Il faut toujours que tu traînes!


Plantée dans une forêt de cèdres se camoufle une construction en bois coloré d’un gris  bleuté, le bleu du cèdre. La maison caméléon. Sculpturale. Ces découvertes me réconcilient avec l’architecture : L'Art de bâtir. Rien de commun avec ces pavillons semés côte à côte, sur le même modèle depuis des dizaines d'années, entourés d'un jardinet ridicule clôturé par un mur signifiant propriété privée. Avec ces empilements de boîtes mal insonorisées où s’entassent des familles dans une promiscuité des plus bruyantes. 

Des taches de couleurs transparaissent au travers des arbres. Je discerne le bleu du cèdre, l’orangé de la brique, l’ivoire de la pierre, la brillance du verre. Superbe, ce mélange de matériaux est des plus réussi.

-  Bienvenue Ariane au cœur du village, je suis Lucie.  Que puis-je t'offrir ?

-  Si possible, un café.

-  Avec des tartines ?

-  Volontiers.

-  Je te demande quelques minutes.

Lucie arriva chargée d’un plateau des plus appétissants. Du pain à la croûte dorée. Du beurre d’un jaune oublié. Quatre coupelles emplies de confitures alléchantes. Le café embaumait. Je goûtai l’abricot, subtil, moelleux, fondant. Les morceaux de cerises légèrement croquants évoquaient les grappilles dans les jardins abandonnés. Je craquai pour la framboise, un savant travail d’artiste ! La rhubarbe délicatement acide m’enchanta. Rhubarbe que je mangeais crue en grimaçant sous les «Tu vas être malade de ma mère.»

-  Tu as terminé ?

-  Je suis repue. Le café est parfait, les confitures raffinées.

- Chaque saison, je sors la bassine de cuivre et m’attelle au plaisir de la cuisson des confitures. Oranges. Citrons. Abricots. Pèches.  Poires. Tomates. Pommes. Prunes. Framboises. Figues. Châtaignes... Je crée des mélanges. Les fruitiers sont à la disposition de tous et chacun cueille à l’envi tous ces fruits parfumés.

-  C’est le jardin d’Eden.

- C'est un  lieu de plaisirs. Notre politique consiste  à développer la qualité et non la quantité. Etre un contre-pouvoir à la surproduction, un frein au gaspillage et à la destruction de nos ressources et de notre environnement.

- Il suffit des catastrophes naturelles : tremblements de terre, raz de marée, tempêtes, irruptions volcaniques, virus en tous genres  pour ne pas en rajouter.

Hommes et femmes de tous poils, mettons-nous à poil.

Observons. Ecoutons. Respirons. Touchons. Goûtons.

La riche nature 

Je fis le plein de délices et douceurs, septique, désorientée par tant de simplicité, de gentillesse, de générosité. J’ai la sensation d’évoluer dans une bulle. Une belle bulle. Aérienne, brillante, colorée. Mais si fragile. Paf ! Plus de bulle. Recommencer, doser le souffle... Paf! Pif! Paf! Les mains claquent, les bulles éclatent. J’écourtai ma balade, redoutant la découverte d'une faille. Tout semble parfait, trop parfait. Envie de m'isoler pour savourer, m’imprégner de toutes ces sensations, ne pas les oublier. Enchantée d’être là. A l'écart du grand bordel. Oublier la voisine. Oublier ma vie de presque rien.

 

Table et chaises ont besoin d’une grande toilette. Le placard abandonne sa poussière à ma seconde chaussette qui ne résiste pas à ce traitement vigoureux. L’écurie regorge de planches, de bois pour la cheminée, de revues diverses  au milieu d’un bric à brac prometteur. Une petite table ronde attire ma sympathie. Je traîne toujours avec moi, quelques tubes d’acrylique et un ou deux pinceaux. Contente de ma trouvaille  je suis déjà en réflexion sur le futur décor de la table. Mon goût précoce pour le bricolage m’a fait ramasser toutes sortes d’objets, matériaux  «qui pouvaient servir.» Enfant, quand j’accompagnais ma mère au cimetière hormis le plaisir d’arroser, je fouillais dans la grosse poubelle en bois où pourrissaient les fleurs fanées. Elle était haute. J'y plongeais à mi-corps pour récupérer des morceaux de couronnes mortuaires emperlées de verre. Un trésor. « Sors de là, tu vas te salir et jettes ça.» Je ne cédais pas.


Il y a longtemps que je n’ai aussi bien dormi. Pas de voisine qui tape sur son piano ni alarme de magasin qui hurle.  Pas de  balayeuse-laveuse. Après une toilette minutieuse, je m’installe sous les platanes, décidée à terminer  ce récit commencé il y a bien longtemps, un soir vers vingt deux heures. Seule dans la cuisine, j’ai pris du papier, un crayon. Les phrases s’enchaînaient naturellement. Il commençait ainsi: 

Le temps passe. 

Il ne se passe rien.

Un peu de tout  beaucoup de rien.

De rien du tout.

Ma vie  présentement  sent.

Elle sent la frite.

Pas étonnant, j’ai fait des frites.

Faire des frites ne remplit pas une vie.

Juste un moment qui prend du temps.

Tout ce chantier pour quelques frites.

Et l’odeur ! Vaisselle faite

reste l’odeur qui colle aux cheveux

à la peau, aux vêtements.

Entre quatre murs, sentir la frite.

Murs blancs.

Le blanc des fumées de cigarettes.

Odeur de fumée

Odeur de frites.

Odeurs d’une vie de rien.

Quatre murs.

Une fenêtre ouverte sur un mur.

Gris, sale.

L’air me fait du bien

frais, un peu trop.

L’air de février.

Air trop frais ou odeur de frites ?

Avoir froid ou sentir la frite ?

Le temps passe.

Il ne se passe rien...

José Arthur, à la radio. Des vies qui ne sentent pas la frite. Chaque jour, j’écrivais avec une facilité qui m’étonnait. Le stylo courait sur le papier. Pensées. Réflexions. Anecdotes. Je me laissais aller. L’actualité politique, une sensation, un fait divers, une parole entendue m’inspiraient.


A cinq ans, j’appris à lire, écrire et compter. J’aimais apprendre. Comprendre. Résoudre. Je  restais facilement assise à écouter, à tremper la plume dans l’encrier, m’appliquer   à former les lettres,  jouer avec la souplesse de la plume. Pleins, déliés, boucles. La main prend de l’assurance, le poignet se libère, trouve son rythme. Minuscule. Majuscule. Magique. Je me sentais heureuse, forte, libre et... amoureuse. Mon cœur battait fort, je rougissais. Il habitait  une grande maison, agrémentée d’un jardin très fleuri. Quand j’allais «en ville» avec ma mère, nous passions devant chez lui. Rarement, je l’apercevais. Une ou deux fois, il m’a surprise, mon cœur battait, je rougissais. L'école primaire nous sépara. Ecole de filles, école de garçons, l'œil en coin nous nous observions. Il s’approchait de la cour des filles, rapidement emmené hors de ma vue, tiré par l’oreille. J’avais mal. Il disparaissait marchant sur la pointe des pieds pour alléger la souffrance. Un grand vide s’installait. L’institutrice frappait dans ses mains. J’allais me ranger. La carte de géographie était installée. Je sortais la mienne, en plastique, mes crayons de couleurs. Je pensais à lui, à son oreille rouge.


Lire et dessiner occupaient les longues heures d’assignation à résidence. J’ai dévoré tous les livres de la bibliothèque de l’école. Peu de livres à la maison. Un dictionnaire. Sept volumes signés Montherlant alignés côte à côte dans un chevet de la chambre parentale subtilisés le cœur battant   pour être lus en cachette, le soir dans mon lit. Jeudi était le jour de Mickey. Je me régalais des petites histoires du reader’s digest. Planquée, j’épluchais Ici Paris que mon père achetait régulièrement. Bonne Soirée, la lecture de ma mère. Un gros dictionnaire médical caché en haut d’une armoire m’a valu une gifle de sa part quand elle  m’a surprise à le lire, installée sur son lit. Vers l’âge de quatorze ans, je me suis vautrée dans l’horreur des récits des camps de concentration. J’ai eu mal au cœur, mal à la tête, mal ventre, mal au sexe. Mal dans mon corps de femme. Mal, très mal. Mère, j’ai eu encore plus mal. Terrifiant. A hurler.


Deux jours plus tard, d'un pas allègre j’emprunte le chemin menant à cet étrange village. Jusqu’au vignoble, la petite route est le plus court chemin. A la sortie d'une courbe, déboule un cycliste.

          - Gilles Maréchal, je viens t’informer que tu peux disposer d’une bicyclette pour tes déplacements. Elle t’attend à l’épicerie.

          -  Sympathique!


Gilles, la trentaine, grand, les cheveux en bataille, vêtu d’un jeans et d’un tee shirt, est séduisant. Décontracté, il dégage une belle joie de vivre.

 

-  Tu ne te sens pas trop isolée, seule dans cette maison ?

-  Au contraire, je me repose de tant d'années pas toujours faciles à vivre et la chaleur de votre accueil me ravigote.

-  Depuis son installation au village, Pierre Lucas a décidé de laisser cette maison à disposition des randonneurs qui la découvrent.

          -  Généreux ! .

          -  En découvrant notre mode de vie, tu ne seras pas étonnée. A bientôt Ariane, je file. Je suis attendu.

 

Il était déjà loin. Une maison de pierre blanche,  nichée dans une forêt de pins, laisse filtrer le son d’un virtuose de l'archet. Troublée. Émue. J’ai l’impression de rêver, d’être transportée dans un ailleurs magique. Doucement des larmes coulent.  Déconcertantes ces rencontres.  Humaines. Très humaines. La végétation croît somptueuse, vigoureuse, éclatante de  santé. La nourriture saine, fraîche est délicieuse. Mes voisins humbles et accueillants. Appuyé contre le mur de l’épicerie le vélo patiente. Une fille jeune, brune, pétillante s'active à l'intérieur.

-  Bonjour !

- Bonjour, je suis  Marie, responsable avec Alice de l'épicerie quelques heures par jour. Tous nous participons à la gestion, au fonctionnement, à l'entretien de notre cadre de vie. Le reste du temps est consacré à nos activités personnelles.

-  Quelle est la tienne?

- Je prépare le concours d'infirmière. Je vis une vie qu'enfant j'espérais mais que je pensais ne pouvoir jamais atteindre. Je suis issue d'un milieu très modeste et visionnais mon avenir pas très ensoleillé. Venir vivre au village fut pour moi la chance de ma vie, la possibilité de réaliser mon idéal: devenir infirmière. J'ai arrêté l'école à seize ans, rencontré Habib à dix-sept et donné naissance à notre enfant à dix-huit. Sans ma rencontre avec Jacques notre toubib, nous serions tous les trois à végéter. C'est lui qui nous a entraînés dans cette aventure. Quant à Habib, il s’enrichit de toutes sortes de techniques. Nous nourrissons  le projet d’offrir notre savoir-faire de par le monde.

- Un beau projet.

- C’est notre projet.

- Bonjour Anna !

- Bonjour Marie. Bonjour Ariane. Marc  est parti, il y a un quart d’heure rétablir  l’électricité à «La Demeure.»

-  L'électricité fonctionne ?

-  Oui, la fée lumière va éclairer tes soirées.


Je me sens bien parmi ces hommes et ces femmes, je retrouve le goût de communiquer. Ce sont des êtres riches, lumineux évoluant dans un face à face exempt de la moindre trace d’animosité, de suspicion, de jugement.  Des êtres rares, trop rares.

 

    -  Merci pour tout, j’embarque le vélo, à bientôt.

-  A bientôt !


Il y a  longtemps que je n'avais enfourché une bicyclette, le manque d’exercice se  fait sentir. A l’arrivée, mes jambes flageolent. Ramollie, je m’écroule sur une chaise en pensant à ma mère. Ma mère et ses angoisses. Soleil : chapeau. Ombre : gilet. Ne pas courir, sauter le mur. Ne pas sortir du jardin. Ne pas boire quand on a chaud, ni après une banane. Par temps d’orage, ne pas rester derrière la fenêtre, ni devant l’évier. Retranchement. Une heure d’angoisse. Ne pas…Patins à roulettes : non. A la  mer : ne pas aller trop loin, tu pourrais te noyer. Non. Ne pas… Chaque envie était vite réprimée. Rêver, fenêtre ouverte. Rêver de liberté. Porte fermée, assignée à résidence. Une cage étroite où déployer ses ailes s'avère impossible. Ailes atrophiées, handicap pour s'envoler. Porte ouverte. Voleter. Hep! Où vas-tu?   Splash! Se ramasser. Recommencer encore et encore. Ne jamais renoncer. Un grincement me chatouilla l’oreille, une visite ?

 

-  Bonjour ! Bernard et Sabine Mangin.  Notre intrusion te dérange peut être ?

-  Pas du tout. J’allais prendre une tasse de thé, ça vous tente?

-  Volontiers. J’ai apporté une tarte aux amandes.

 

Bernard ressemble à un adolescent chahuteur, sa bouche s'étire en un  sourire malicieux. Sabine resplendit flamboyante, la peau criblée de taches de rousseur.


-  Nous aimons les rencontres, chaque tête nouvelle nous intéresse, alimente notre espoir  de faire fructifier notre idée  de partager un mode vie que nous pensons épanouissant. C'est la raison pour laquelle cet endroit est un lieu ouvert  à ceux et celles qui refusent d’alimenter les fureurs du monde.

-  Comment êtes-vous arrivés au village?

       - Comme toi, par hasard, il y a cinq ans.  Je  vivais  de toutes sortes d’emplois, mon amie,hôtesse de l’air s’absentait souvent, boulot oblige. Un soir, j’ai trouvé un mot sur la table, je ne fus pas étonné, depuis plusieurs mois notre relation s’appauvrissait, s’étiolait. Joëlle me quittait. J’ai appelé  mon ami Charles, il cherchait un appartement. Depuis quelques temps, je songeais à partir  vers le sud, quitter la pluie, le froid, la grisaille de la capitale, c’était le moment. Charles ravi de l’aubaine rappliqua sitôt le téléphone raccroché. Il s’installait dans  mes meubles pour un temps illimité, en compagnie de mon chat, mon compagnon de solitude que j’avais découvert, transi, mouillé, gros comme le poing, un soir d’orage. Je débouchai une bouteille de vin. Charles avait apporté de l’herbe. La soirée s’écoula agréablement à converser en écoutant du jazz. Deux jours plus tard, j’étais sur la route. J'ai traversé la Bourgogne, le Massif central, les Cévennes dans l’intention de bifurquer vers le Var pour y surprendre un   vieux pote installé avec ses ruches au milieu des lavandes. Je me suis arrêté ici-même. Le lieu m’a enchanté. Je suis resté.

  La tarte est parfaite. Beaucoup d’amandes. Amère et sucrée. Un gâteau délicieux, un de mes préférés, à réserver en cas de grande gourmandise.


-  Depuis mon installation au village, je m’exerce à la confection de pâtisseries, j’essaie toutes sortes de recettes avec plus ou moins de succès, ça me détend de ma minutieuse activité: l’enluminure. Passion que j’avais mise en sommeil, à la naissance de mes filles. Avec Paul, mon époux passionné d'espaces marins nous  projetions de fabriquer un voilier en bois. L’idée était de lui, idée que j’avais trouvée séduisante. J’étais partante. Amoureuse, très amoureuse, je l’aurais suivi au bout du monde. La moitié de l’année devait être consacrée à une activité lucrative, lui en effectuant des remplacements, moi en travaux de restauration, l’autre moitié à la construction du bateau. Une négligence de ma part  me plaça face à une décision : donner la vie ou non ?  Je ne me sentais pas prête à être mère. Et Paul me laissait le choix de la décision. Avorter, oui? Non? Cruel dilemme. Blanche fut la nuit. Je  ne trouvai le sommeil qu'au petit matin. A mon réveil, Paul était parti prendre son service à l'hôpital. Vers quatorze heures, je me douchai longuement, l'eau très chaude, à la limite de la brûlure réchauffa mon corps, chassant ces heures où le froid m'avait saisie, transie, contractée. Le corps gonflé de chaleur,  je ressentis le besoin de m'aérer, marcher sans but. Trouver  réponse à la question. Oui? Non? Je n’ai pas avorté, appris que je portais deux enfants. Notre grand rêve de tour du monde est tombé à l’eau. Je  suis devenue femme au foyer. Jusqu’au jour où j’ai décidé de reprendre mon activité. Paul passait le plus clair de son temps à l’hôpital. Les filles vivaient leur vie. Il a été convenu avec leur accord qu’elles vivraient avec leur père. Elles ne  souhaitant  pas quitter leurs relations ni leur lycée. J’ai  loué un petit appartement au centre ville, dans mon ancien quartier. Pendant deux années, je me suis isolée. Levais le nez de mon ouvrage seulement pour recevoir les  filles. Jusqu’à ce matin de juillet où l'en fermement se fit pesant. J’allai m’assoire à une terrasse de café pour  regarder, simplement regarder.   Un monde différent du mien, plus remuant. Le centre ville ressemblait à une grande cour de récréation. Sous le soleil, certains grattaient la guitare ou soufflaient dans des saxophones. Des accordéonistes rabâchaient les mêmes morceaux. Danseurs de tango, cracheurs de feu, jongleurs se côtoyaient dans un mélange musical cacophonique. Un clone de Mickaël Jackson, la main sur les couilles pirouettait sous le regard des badauds. Seuls les zonards donnaient à l’ensemble une touche contestataire, vêtements, attitudes, semblant de liberté. Esclaves de l’alcool  et de la drogue, aveugles et sourds au monde qui les entoure, se dispersaient, maugréant par petits groupes sur ordre des uniformes bleu marine. Bruyant, trop bruyant. Je fus saisie par l’envie de marcher.  Ressentir mon corps. Se délier. Retrouver son galbe. Abandonné.


Me revient en mémoire le contact de l’argile, matériau souple, docile qui se modèle sans outil et fait la main douce. Main qui saisit, pétrit chaque touche que le pouce dépose en un geste sûr et rapide. A petits gestes, la forme s’arrondit, se cambre, s’étire. Argile sensitive, sensuelle que j’aimais façonner à l’abri des regards. Magie de l’argile qui sous les mains habiles du tourneur devient pot, vase, assiette. Splash ! Au centre du tour, une main ferme scotche la matière qui, sous la pression maîtrisée des deux mains, devient dôme métamorphosé en quelques secondes en un objet à la paroi fine, à la courbe élégante. Un fil manié avec dextérité décolle l’ouvrage que deux mains empoignent avec assurance. Quand l’argile a la consistance du cuir, la gravure est possible. Plaisir de graphiter la terre à l’aide d’une baguette de bois taillée comme un crayon. A complet séchage, un coup d’éponge fignole la matière qui rehaussée d’émaux ou d’oxydes se révèle sous la magie du feu en un objet laqué, vernissé, satiné. Argile, belle matière qui traverse le temps,  témoigne du passé.

 

- Il me restait deux jours de travail sur ma dernière commande, avant de franchir la porte, satisfaite.

- Je fendais du bois pour la cheminée quand je sentis une présence, discrète, je détournai la tête. « Je suis contente de rencontrer quelqu'un. Ca fait huit jours que je marche à l’écart de la civilisation. Aujourd’hui, je me sens seule, découragée et  assoiffée»« Je peux vous offrir un thé.» « D'abord un grand verre d'eau»

-  A la nuit tombée, j’étais toujours là, j’ai goûté le chèvre crémeux, sec, mi-sec… avec de la confiture de framboise.

-  Vous mangez de la confiture avec le fromage ?

-  Oui, c’est un régal. Comme le vin fruité, le pain goûteux. La soirée se termina tard dans la nuit. A discuter, rire, boire du vin, grignoter du fromage, finir la tarte A deux heures, épuisée, je m’écroulai, bienheureuse.

           -  Belle rencontre.

           -  Très belle rencontre.

 

Bernard nourrit une passion pour les poules et me convie à venir faire leur connaissance, un jour prochain.

 

-  A bientôt, à la maison ?

-  Avec plaisir.

 

        Cette visite impromptue fut des plus agréable.  Je me laissai aller à  prendre le pinceau  pour remplir de couleurs triangles et carrés, un travail de patience, un trompe ennui qui m’a permis de ne pas sombrer… Supporter  l’étroitesse de ma vie. A l’imaginaire tendu de mètres carrés de toile. Ouverts  à l’envie de s’exprimer au  rythme d’une musique électronique aux sonorités qui claquent, se choquent, s’entrechoquent. Exprimer le plaisir de tracer en larges gestes colorés la sensation d’être liberté. De corps, de cœur, de pensée. Jusqu’à s’écrouler, heureux comme après l’orgasme.  Pour se laisser aller, détendu au génie de Mozart.


  Le calme m’accompagne pour de longues heures d’écriture ponctuées de balades. Je roule, rêvassant, appréciant le paysage. Un seul chemin mène au village, à l’avenir monotone peut-être, mais aujourd'hui bienvenu dans ma vie trop longtemps sédentaire. Des heures assise, à penser,  réfléchir, peindre, dessiner, lire, bricoler et aujourd’hui à écrire. Si j'ai la fesse sédentaire, ma  tête est nomade. J’aime voyager sur les chemins de la pensée prometteurs de découvertes intéressantes. Surprenantes. Passionnantes. Comme flâner en de verts pâturages qui, selon la saison se pigmentent du jaune des boutons d'or, du rouge des coquelicots, du blanc des marguerites, certaines années généreuses, nourricières d'agarics. Observer de placides vaches broutant l'herbe fraîche. Pas égoïste la vache, elle nourrit le veau et l'homme. Homme qui en retour mange le veau. Drôle d'échange.


Faire la cuisine est ce qui me pèse le moins dans le quotidien. Avec peu, réussir un plat goûteux est toujours attrayant. Exemple d’un plat économique délicieux : Le beignet de pommes de terre. Eplucher et râper un kilo de patates. Ajouter un œuf, une grosse cuillerée de farine, sel, poivre. Mélanger l’ensemble. Faire chauffer un demi-centimètre d’huile dans une poêle. Prélever une grosse cuillerée de la préparation  déposée aplatie pour former un beignet. Faire dorer quelques minutes de chaque coté. Déguster avec une belle salade verte, assaisonnée d’une vinaigrette rehaussée d’échalotes, d’ail et de persil, de ciboulette. A ignorer si vous ne supportez pas les odeurs de friture. J’aime manger comme faire le marché, choisir des légumes, frais, colorés. Choisir des fraises parfumées, des courgettes brillantes, des tomates  rouges et charnues que je hume toujours avant d'acheter. Une belle grappe de raisins, un avocat crémeux à point, tôt le matin, un moment de fraîcheur, où les épinards sont encore vigoureux, les salades craquantes, les bouquets de carottes  épanouis. Choisir un fromage et peut-être du vin. Se laisser tenter par d’excellents kiwis. Craquer pour du miel et des kumquats de pays. Respirer les freesias  à la fragrance entêtante, j’adore, comme l'odeur du  chèvrefeuille ou de certaines roses ! Parfums sensuels. Flairer la fragile violette, odorante, à croquer ou une branche de mimosas. Plaisir des sens.


Insidieusement, sans prévenir une sensation de solitude s'invite à ma table, s'installe. S'impose. Fortement. Je ne l'ai pas vue arriver, occupée que j’étais à mijoter  mon dîner. Solitude pesante par manque de partage des joies du corps, du cœur. De l’intelligence. Courage! Elle ne fait que passer. Vaincue par l’être solitaire. Soutenu par l’écriture, discrète et silencieuse. Secrète. Dans sa volonté  d’évoluer. Circuler. En toute liberté.

-  Hélène Lureau, mon compagnon Paul Misset.

 

Sabine et Bernard sont de la partie. Gilles nous entraîne au fond de la boutique, ouvre une porte sur un vrai bistro, comptoir et tabourets, boissons en tous genres.


-  Un clin d’œil à notre passé citadin. Notre lieu de concertation. Tous les matins un porteur dépose la presse à la sortie du village, là où se cache  le garage. Bernard récupère les journaux que nous consultons ici même. Un prétexte à discussion sur la marche du monde.

-  Pas très réjouissante. Parfois, je voudrais ne plus rien voir, ni entendre  de ce monde. Violent. Trop violent. Si nous pouvons être fiers des avancées technologiques et scientifiques, il n’en est pas de même dans l’évolution de l’entente cordiale. Entre les êtres. Entre les peuples. Nous faisons du surplace. Je t’aime. Tu m’aimes. Ils s’aiment. Si c’était vrai. Quel progrès! Une vision que je sais utopie. Sans abandonner l’idée d’une possible réalité par toujours plus d’êtres désarmés. Ouverts au vouloir faire grandir le processus de paix. Entre les êtres. Entre les peuples.

-  Idée que nous soutenons par un quotidien occupé à maintenir et développer une réelle démocratie qui ne soit pas qu’une apparence, une parole vide de sens. Que vaut une parole quand les actes se font contraires? N’est ce pas mentir? Se mentir?

- Des flots de paroles inondent la planète. Sans s’ouvrir au savoir écouter, observer les dissonances entre être et paraître. Les siennes et celles de l’autre. Des autres. Se libérer. Libérer le monde. De trop de fausses notes. Pollueuses d’une possible symphonie. Universelle.


Coup de sonnette! De quelques noctambules amusés par l'idée de réveiller  le péquin qui sommeille. Réveil violent. Vite me blottir dans la chaleur de la couette ...

-  Depuis mon arrivée, je n’ai croisé aucunes voitures.

         -  Elles sont parquées à l’entrée nord du village. Trois utilitaires et deux berlines que nous utilisons de temps à autre pour nous rendre à l’extérieur.

-  C’est un gros investissement.

-  Non. Aucun de nous n’a conservé de véhicule personnel. Le produit de leurs ventes a suffit à nous équiper.

-  Combien êtes-vous à résider au village ?

-  Quatre-vingt  un adultes et dix neuf enfants.

-  Six véhicules suffisent à tous ?

-  Oui, la voiture n'est qu'un moyen de transport ponctuel. Un objet-piège qui devient rapidement une illusion de nécessite, une illusion de liberté. Certes, cette invention permet de se déplacer en tous sens, d’un point à un autre plus  ou moins éloigné, à l’abri des intempéries mais égoïstement prend trop de place, est trop bruyante, trop polluante et tue souvent. La voiture est un objet pratique mais sur-utilisé.

-  J’ai abandonné la mienne, un jour sur un parking. Je ne pouvais plus l’assurer. La fourrière l’a embarquée. Je n’ai plus eu de nouvelles. Libération.

-  Quand pars-tu en Italie, Gilles ?

-  A l'instant. Ciao tout le monde!

-  A bientôt, Gilles.

- Gilles est une perle. Joyeux. Gentil. Il a peu connu ses parents, morts dans accident de voiture. Il avait six mois. La grand-mère l'a récupéré, vendu sa librairie pour s’installer dans la maison qu’elle possédait à la campagne. Elle a assis Gilles dans un fauteuil, face à elle et lui a dit «  Mon p’tit gars, j’ai cinquante trois ans, je n'étais pas prête à être grand-mère, encore moins mère. Tu es seul, moi aussi. Je t’offre un toit, un lit, de la nourriture et tous les livres de la maison. Je n’achèterai ni jouets ni gadgets. Tu te débrouilleras pour les fabriquer. Une fois par mois, nous irons à la ville chercher l’indispensable à une vie décente. Mais je te rassure, la maison vivra joyeusement, de nombreux amis séjourneront pour mon plus grand plaisir et le tien, je l'espère.  Voilà p’tit mec le programme des festivités. Je m’appelle Louise et je pense qu’on peut s’entendre à merveille tous les deux » Gilles  vécut très heureux, il te racontera, c’est passionnant.

-  Si tu le souhaites, Ariane suis-nous, nous rentrons à la maison.

-  J’arrive.

- A ta droite, tu vas découvrir la maison du boulanger arrivé, il y a deux ans. Leur enthousiasme nous a séduit. Virginie pétille tel le champagne, vive, éclatante. Adolescente elle s’adonnait à la gymnastique. Si l’apprentissage de la souplesse du corps la passionnait, elle rejetait l'esprit de compétition. Elle abandonna cette dictature sportive mais continue chaque jour un entraînement pour son plus grand plaisir. Son agilité fait d’elle une cueilleuse hors pair. La prochaine maison que tu vas découvrir est celle de  Pauline et Richard. Elle est pianiste, lui ébéniste. Ils sont nos voisins les plus proches. Depuis six mois, j’apprends le piano, un vieux rêve d’enfance. Richard crée des meubles et les fabrique, l’originalité et la qualité de son travail sont recherchées par une large clientèle. Richard est l’homme le plus silencieux du village. 

-  Je suis frappée par le calme ambiant, aucune trace d’agressivité ni de violence.

-  Nous vivons tous là par idéal, par choix de vie. Partages-tu notre  repas ? Quiche, salade, fromage et mousse au chocolat.

-  Mousse au chocolat, j’accepte.

-  Bernard est le cuisinier de la maison, excellent cuisinier. Un verre de vin ? La vigne que tu longes pour venir au village nous appartient. Ensemble nous la cultivons sous les conseils de Bertrand, œnologue de formation qui partage son savoir-faire entre notre vigne et deux vignobles appartenant à de petits propriétaires.

- Vous vivez en autarcie ?

- Non,  en toute simplicité, oui, c’est bien cela, en toute simplicité.


La quiche moelleuse comme j’aime n’était pas une quiche lorraine. Des girolles goûteuses remplaçaient les lardons. Une fraîche laitue à la crème l’accompagnait délicatement. Quant à la mousse au chocolat. Chocolat noir. Une pure merveille.

 

-  Ce sont des girolles séchées que nous enfilons patiemment sur des fils. C’est un peu  long à préparer mais ça nous permet d’en manger toute l’année. Après le café, je t’emmène faire la connaissance de mes poules. L'œuf m’a toujours fasciné. Enfant, j’ai vu sortir l’œuf du cul de la poule. Stupéfié ! J’avais huit ans. J’ai ramassé l’œuf délicatement de peur de le briser. Prenant confiance, au creux de ma main, je le serrais, pas trop fort, heureux de  montrer cette trouvaille à ma mère. Trop pressé, je partis en courant, un vol plané stoppa net ma course. Sonné, je me relevai les genoux en sang, serrant toujours mon œuf, intact. Boitillant, les larmes aux yeux, je rejoignis ma mère dans la cuisine.  En moins d’une seconde, l’œuf était sur la table, moi sur une chaise. Avec vivacité, elle nettoya, dégravillonna, colora en rouge mes genoux meurtris et me fit avaler un grand verre d’eau. Je n’osais bouger, abattu et sous mes yeux ahuris, mon œuf, d’un coup sec, se brisa au bord du saladier. Mon  œuf ! Ce jour là, il me fut impossible d’avaler un morceau de gâteau. Je pensais au poussin que j’avais imaginé sautillant dans ma chambre.

-  Combien en éléves-tu ?

- Une centaine. Toutes ont un nom. Paulette, Josette, Fanette, Claudette, Monette, Pâquerette, Nénette, Rosette, Mirette, Jeannette, Pépette  etc…

-  Tu les connais toutes

- Oui, elles sont toutes différentes. Quand j’en achète une, je la choisis pour sa particularité et  la présente à ses copines. Mes poules vivent en toute liberté et pondent en toute quiétude. Ramasser les œufs, de beaux œufs à la coquille solide, à la forme parfaite chaque jour, reste un instant magique. Nourrir, soigner, nettoyer me demande peu de temps. Il me  reste de longues heures que je partage avec Sabine, mes amis et quelques tâches au sein de la communauté. Vivre ici me comble totalement.

Quelques poules picorant dans un cadre magnifique, un homme et une femme raffinés, une collectivité active, généreuse, bel exemple de réussite sociale et individuelle.


J’allai saluer Sabine penchée à sa table de travail et la félicitai pour la finesse de son exécution et l’éclat de ses couleurs. Du bel ouvrage.

 

-  Tu nous quittes ?

-  Oui, écrire me démange.

 

En chemin, empreinte de sensations exquises,  je pédale au ralenti avec en bouche le goût de la mousse au chocolat. Mon univers s’organise, se met en place naturellement. Je rangeai les victuailles respirant au passage les épices : curcuma, curry, cardamome que Gilles avait rapporté de son dernier voyage en Orient. Un petit coin droguerie m’a permis de me procurer dentifrice, shampooing, savon, éponges et savon noir et l’inévitable papier toilette. Alice m'a expliqué que ces produits sanitaires achetés deux fois par an évitaient de nombreux  va et vient. La tête de Bernard s’encadra dans la fenêtre.

 

- Je t’apporte une gazinière et ce petit réfrigérateur. Nous stockons quelques objets utiles en dépannage. Nous projetons de restaurer la maison et avons commencé à  la vider de ces vieilleries.

-  Je suis troublée par votre accueil. Merci pour tout.

 

La gazinière ancienne est en excellent état. Le confort s’installe. Moi également. Je me sens bien dans cette demeure et mes voisins semblent apprécier ma présence. Mes sens se ravivent. Ma tête et mon corps se libèrent. Il y a trop longtemps que je suis privée d'assister à l’éveil du printemps, à vivre l’été hors des murs.


Une forte pluie me réveille, droite, serrée, transperçante. La pierre ruisselle, se décrasse de toute sa poussière. Les arbres redressent branches et feuillage, ravigotés par cette douche vivifiante, rare. Il est tôt, trop tôt pour se lever un jour de grosse  pluie.  Un tour dans la  cuisine. Froide. Café? Pas café ? Envie de  me recoucher.


Quand j’ouvre un œil, le soleil est de retour. Je m’habille sans me laver. Envie d’aller marcher. Le sol regorge d’eau. Moi, de pensées d’amour. Sensuel, charnel. Caresses frôleuses, légères, ardentes, pressantes. Baisers, sur la joue, le nez, dans le cou. Le baiser dit l’envie de l’autre, efface la parole. Bouches qui se cherchent, s’effleurent,  s’ouvrent au plaisir. Les corps vibrent. Les sexes gonflent, s’appellent, se désirent... 


-  Il y a quelqu’un ? Maurice Sandretti, l’époux de Lucie. Je suis un homme curieux et j'avais envie de faire ta connaissance.

- Bienvenue au club des curieux ! Installons-nous sous les platanes, c'est l'endroit que j'affectionne particulièrement pour savourer le petit-déjeuner. Sitôt le pied à terre, je fais ma toilette et mets le nez dehors. J'ai besoin de respirer l'air du matin, d'entendre gazouiller les oiseaux.   

-  Lucie m'a confié que tu apprécies d'être ici

-  Le paysage est magnifique et mes voisins fort sympathiques. J'apprécie par-dessus tout l'équilibre entre ma  solitude et votre compagnie. Je retrouve l'espoir du possible vivre ensemble avec intelligence.

-  Tu l'avais perdu?

-  Enfoui. Sous toutes formes de pressions, d’oppressions.  Sensible. Trop sensible. Au despotisme ambiant. Proche et lointain.   Mais parles plutôt de toi, Maurice.

-  Pierre Lucas avait sollicité nos services pour la construction de sa maison. M. Bardot mon patron m’avait confié  la responsabilité de ce chantier. Formé à l’âge de quatorze ans par cet homme rude, au dur travail de la maçonnerie, j'étais devenu moi-même maçon, non par choix, simplement par  ma condition de naissance. Je suis né en mille neuf cent quarante cinq, dans une famille très modeste où les études s'arrêtaient bien souvent à l'obtention du certificat d'étude. Ensuite, c'était l'apprentissage. Fils de prolétaire, je serais prolétaire.   Les premières années, j’en ai bavé à porter des pierres à préparer le ciment à supporter la pluie, le froid, la chaleur. Tôt le matin, nous commencions de dures journées. J’ai pleuré quelquefois, je me suis même caché durant deux jours dans une cabane abandonnée. Je ne voulais plus travailler. Le troisième jour, mon patron a débarqué à la maison. Comme je partais et revenais aux heures habituelles, mes parents ne s’étaient aperçus de rien. Il m’a simplement dit   «A demain mon p’tit» La porte fermée, mon père qui n’était pas un tendre  m’a giflé, me traitant de bon à rien et de paresseux. Le lendemain, je repris ma place d’apprenti  «Maurice, si tu travailles dans les règles de l’art, tu seras satisfait et tu ne connaîtras pas l'ennui.» Ces mots n'allèrent droit au cœur, à partir de ce jour, je me sentis plus léger. A la fin de mon apprentissage, M. Bardot, satisfait  de moi m’a gardé. Je rejoignais la cohorte des travailleurs et je venais de rencontrer Lucie. Amoureux, j’ai quitté la maison de mes parents.

-  As-tu aimé ton travail?

- Oui, j'ai eu la chance d'exercer à un niveau artisanal où primait la qualité. J'avais la confiance de mon patron et la liberté d'organiser mon ouvrage. J’ai pris beaucoup de plaisir à pratiquer mon activité. Une vingtaine d’années jusqu’à la mort de M Bardot. Son fils prit le relais. Le rythme s’accéléra, le travail s’éloignait du bel ouvrage. Je commençais à être fatigué par ce dur labeur qui ne correspondait plus à mon état d’esprit jusqu'au jour où je fus nommé responsable du chantier de Pierre Lucas. Nous avons  travaillé ensemble six mois en parlant de notre vie, de politique, de nos difficultés à supporter ces incessants conflits, ces guerres sanglantes, ces génocides. Impuissants face à de tels massacres. La construction touchait à sa fin, c’est alors que Pierre me proposa de venir m’installer ici-même en ces termes  «Veux-tu tenter une aventure? Participer à la mise en  place d’une collectivité empreinte de sérénité?» Mon sourire valut acceptation. Trois mois plus tard, je débarquai  avec Lucie. Depuis ce jour nous vivons une grande histoire d'amour. Collective. Une belle histoire d'amour. J’ai toujours cru aux pouvoirs de l’amour. Pouvoir de restaurer les cœurs blessés, les corps éreintés, les esprits malmenés.  Pouvoir de réparer les âmes brisées.

- Vous êtes la preuve que ma recherche d’amour n’est pas une illusion. Pas une utopie. Simplement une volonté d’en faire une priorité.


Après le départ de Maurice, une  envie de paresser, somnoler, m’étirer, me laisser aller à une vie oisive de femme riche. Vivre  à l’hôtel. Prendre le petit déjeuner servi sur un plateau. Sortir flâner dans les rues d’une ville inconnue. Au retour me plonger dans un bain chaud, jouer à la star, couverte de mousse et vers vingt heures, aller déguster des mets raffinés, boire du vin puis rentrer à l’hôtel. Pour écrire. Quelques jours à Paris, à Prague, Londres, Amsterdam, Barcelone, peut-être New-York. Une vie de nomade, de riche nomade.


Les bourgeons éclatent, les feuilles  se déploient tout azimut.  Le ciel  respire à l'infini, l'été sera chaud. Soleil de plomb qui oblige à la sieste agrémentée du chant des cigales, du bourdonnement des insectes. Alice comme à son habitude m’accueille avec bonne humeur.


-  Comment se passent tes journées ?

- Bien, très bien. Comme j’aime. Maurice m’a rendu visite. Sympathique, très sympathique.

- C'est un homme  solide, sans faille, un modèle de simplicité, de droiture et de gentillesse. Toujours présent là où il est. C'est l'homme de ma vie.

-  Et toi, la femme de sa vie.

-  Sans aucun doute.

-  Je fais un café ?

-  Avec plaisir.

- Veux-tu goûter la figue que j’ai apportée ce matin? C’est une recette que ma grand’mère m’a transmise. J’adorais ma grand’mère. Elle savait tout faire merveilleusement bien. Un morceau de tissu devenait une robe très couture. Une simple pomme de terre cuite dans sa peau, une parmentière à la crème de roquefort. Un poulet sortait du four croustillant, doré, parfumé. Jeudi était le jour de la tarte. Une pâte moelleuse,  légèrement  feuilletée, garnie de pommes, de poires ou d’abricots sucrés à point, couchés délicatement sur le secret de ma grand-mère. Secret au goût amande, aromatisé d’une imperceptible odeur de kirsch. Seize heures tapantes, l’heure du goûter, l’heure des confitures. Jeudi, jour réservé à ma grand-mère, jusqu’à sa mort. Avec patience, elle m’a appris à coudre, tricoter, cuisiner, bricoler. Sous ses mains, un fin coton  devenait rideau, nappe, chandail. Tout ce qu’elle touchait se transformait en un savoir-faire raffiné. D’humeur égale, elle affichait sa joie de nous recevoir mais ses yeux restaient tristes. Elle ne s’était jamais remise de la mort de mon grand-père emporté par un cancer.

-  Que faisait ton grand-père ?

- Il était horloger. Son atelier jouxtait l’appartement. Mes grands-parents s’aimaient profondément, vivaient l’un pour l’autre, et pour les autres. Ils étaient de grands militants politiques. J'ai le souvenir de discussions animées perçues, le soir au fond de mon lit quand je venais en vacances. Ma mère garde le souvenir d’un couple amoureux, joyeux, heureux. Mon grand-père, chaque jour contait une histoire à ma mère. Histoire qui pouvait durer une heure, dix minutes, quelques secondes. Histoires fantastiques, comiques, absurdes. Ma mère s’endormait la tète pleine de rêves, de rire, d’étonnement. Seule, ma grand'mère a continué sa route, soutenue par son environnement militant. Elle m'a transmis le goût de la politique et j'ai moi-même milité pour toutes les causes progressistes. Le village est pour moi une façon de mettre en pratique ma démarche, de concrétiser enfin mon rêve de société pacifiée.

-  J'ai souvent l'impression qu’être paisible est pour nombre  d’individus synonyme de platitude, de monotonie, de passivité. Voir d’ennui.  J'aime la paix.   Par-dessus tout. Me blottir dans ses bras. L'écouter murmurer  je suis là.  Présente pour te soutenir dans la recherche.  La découverte qu'avec trois couleurs, du bleu, du jaune, du rouge se créent des dizaines d'autres, en ajoutant du blanc, des centaines. Qu'en mélangeant en quantité égale le bleu, le jaune, le rouge se révèle le noir, un noir profond, velouté, vivant. Qu’avec vingt six lettres s'écrivent des milliers de mots qui forment des phrases. Phrases qui deviennent messages, lettres d'amour.  Peut-être un livre. Qu'avec huit notes se compose   la musique, toutes sortes de musiques. Qu'avec  dix chiffres s'additionne, se soustrait, se divise, se multiplie, se mesure, l'infiniment petit comme l'infiniment grand.


Je chantonne, filant de plus en plus vite. Gare à la gamelle ! Stoppe quelques secondes devant la maison du boulanger, pas très grande, de forme hexagonale. Elle offre à la vue un assemblage  de verres, de chaux colorés cernés de poutres croisées, entrecroisées telle une mosaïque. Chaque construction fait preuve d'originalité. Invisible à quelques mètres, se révèle comme par enchantement.   La nature garde sa priorité, l’intimité sa discrétion.  Une terre souple rend la virée plaisante. Je retrouve les sensations de mon enfance quand le printemps pointait son nez après le rude hiver vosgien.  Traversant une pinède odorante, je reconnais un morceau d’Eric Satie, j’apprécie de plus en plus cet endroit. Harmonie est le terme exact pour le définir.


J’approche de la maison de Richard. Des voix participent à une conversation animée. Bernard rit aux éclats. Richard, homme de la cinquantaine est le deuxième homme. Ses yeux d’un bleu frôlant le gris observent  comme s’ils découvraient le monde pour la première fois. Beaucoup  de quiétude émane de cet homme. Décontracté, les mains dans les poches d’une cote, lentement se déplace sans gestes inutiles.  La maison, bloc de béton troué sur deux rangées de fenêtres identiques d’environ soixante centimètres de côté semble hermétique. Seule la porte rouge tranche sur l’ensemble. Façade blanche. Encadrements de fenêtres noirs. Du rouge, du jaune, du bleu.

 

-  Le Corbusier ou Mondrian ?

-  Mondrian et Le Corbusier. J’apprécie leur recherche d’abstraction. Les portes de  couleur m’attirent naturellement.  Porte bleue, un endroit un peu secret, solitaire nécessaire à la réflexion, la création. Porte jaune, l’atelier, ouvert à tous. Porte rouge, le lieu de l’intime, de l’affection, de la tendresse, de l’amour, ma vie avec Pauline, notre vie, ensemble.                                         


L'atelier d'une propreté méticuleuse bénéficie d'une lumière exceptionnelle. Chaque outil est à sa place, seul un ciseau à bois traîne sur l’établi.  Un vieux  fauteuil en cuir usé s’avachit dans un coin.

 

-  Mon fauteuil préféré que je traîne depuis des années, il appartenait à mon père. C’est la seule trace de lui que je conserve. J’y fais de courtes siestes, mes amis s’y vautrent parfois des heures entières, n’est-ce pas Bernard ?

-  Oui, surtout quand tu débouches une bouteille de vin.

-  Est-ce du merisier ?

-  Oui, tu connais le bois ?

-  Il y a bien longtemps,  je créais des meubles, j’ai touché de près différents matériaux.

-  C’est une commande pour un passionné de musique. Il possède des centaines de CD qu’il souhaite mettre à l’abri de la poussière. Chaque tiroir doit en contenir une trentaine. Cinquante tiroirs sont prévus. Peu de création mais plaisant à réaliser. Ce meuble me repose du précédent qui m’a demandé six mois de travail.

  -  Depuis combien de temps travailles-tu le bois ?

  -  Une trentaine d’années. Après le baccalauréat, j’ai intégré l’école Boulle où j’ai reçu une solide formation. Un vieil ébéniste m’a pris sous son aile. A la suite d’un stage effectué dans son atelier, il m’a proposé de venir travailler avec lui à la fin de mes études. Pendant dix ans, j’ai partagé mes journées entre restauration et création. M. Claudel m’a transmis ses secrets,  tous ses secrets. A sa mort, j’ai conservé l’atelier, abandonné petit à petit la restauration pour me consacrer à la création. Création qui convient mieux à ma nature indépendante.


Le bois, matériau captivant m’a toujours fascinée. Arbres généreux porteurs de vie. Je  regarde toujours les arbres. En hiver, leurs squelettes ancrés au sol m’emplissent de tristesse. Habillés de neige, immobiles, silencieux  sous le poids des flocons me ravissent.    Sous la pluie, l’écorce vernie se réchauffe de gris chatoyants.  Au printemps, leurs tendres feuillages réjouissent mes balades, me  protégent l’été de la brûlure du soleil, m’invitent à picorer cerises ou mirabelles, me délectent d’abricots charnus, de pêches juteuses. Eté, chaleureux, joyeux qui s’étire au sud jusqu’en octobre. L’automne rougissant offre ses derniers fruits, noix et châtaignes  à déguster arrosées du nectar de la vigne, enveloppée de la chaleur d'un feu de cheminée. Contemplation. Fascination. Odeur du bois fraîchement coupé. Zing ! Zing ! Agilité du scieur qui en quelques minutes tronçonne un stère de bois. Après son départ, ramasser la sciure, la faire couler entre les doigts, la jeter en l’air…plein les yeux. Le jeu se terminait. Aider le père à descendre le bois derrière la maison pour le fendre en quatre, à la hache, sur le billot. Dangereux, je le croyais. Des années plus tard, j’ai fendu du bois, quelques morceaux, ni difficile, ni dangereux, juste un coup à prendre. Bien plus tard encore, j’ai appris le travail du bois, à choisir une planche, la tronçonner, la raboter, affiner l’épaisseur au millimètre, dégauchir les chants. Poli minutieusement, sous la main est proche d’un grain de peau,  le caresser  est sensuel. Réveille-toi, c’est simplement un morceau de bois, pas un corps aimé, chaud, sensible, vibrant qui sous la caresse  s’envole... J’aime le bois, quand il est arbre avec joie. Majestueux, généreux, rafraîchissant, odorant, solide sur son pied. Arbre, ami de l’homme qui tranché, découpé, résiste sous la torture et s'enflamme pour nous pénétrer de son ardente chaleur.  Façonné, il devient meuble, patiné, ciré, poli par les ans, fidèle nous accompagne de siècles en siècles.


Posté par librexpression à 09:29 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=457641&pid=9529828

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :